Du Poète à l'Aventurier

Publié le par Angel


Arthur en septembre-octobre 1871.
Photographie de Carjat.

"L'Enfant de Colère"
"L'Epoux Infernal"
"L'Homme aux Semelles de Vent"


......................

"L'homme était grand, bien bâti, presque athlétique, au visage parfaitement ovale d'ange en exil, avec des cheveux châtain clair mal en ordre et des yeux d'un bleu pâle inquiétant"


......................

Jean-Nicolas-Arthur Rimbaud naît à Traces, dans les Ardennes, le 20 octobre 1854. Son père, le capitaine d'infanterie Frédéric Rimbaud et sa mère, Vitalie Cuif, issue d'une famille paysanne des Ardennes, se sont mariés en 1853. Arthur a un frère aîné, Frédéric, puis naîtront ses soeurs Vitalie en 1858, et Isabelle en 1860.
Leur père rejoint ensuite définitivement son régiment à Grenoble, en abandonnant femme et enfants. Il prendra rapidement sa retraite à Dijon.
Blessée, sa femme fait le silence sur lui. Les enfants reçoivent une éducation sévère, car leur mère craint pour eux le mauvais exemple du père, et celui des oncles Cuif.

Les deux garçons fréquentent d'abord l'Institut Rossat, puis à partir de 1865, le Collège de Charleville, où Arthur va rencontrer Ernest Delahaye, celui qui restera son plus fidèle ami.



Arthur Rimbaud à 10 ans parmi les élèves de l'institut Rossat
(3ème assis à partir de la gauche)


Elève brillant, il accumule les prix, notamment en rhétorique. A treize ans, il envoie en cachette un hommage au Prince Impérial qui vient de faire sa première communion. C'est en latin qu'il fait ses premiers vers : il remporte d'ailleurs en 1869, le premier prix du concours académique pour Ver erat, l'Ange et l'Enfant, et Jugutha. L'un de ses professeurs de quatrième, M. Pérette dit de lui : "Intelligent, tant que vous voudrez, mais il a des yeux et un sourire qui ne me plaisent pas. Il finira mal : en tout cas, rien de banal ne germera dans cette tête : ce sera le génie du bien ou du mal !"

En janvier 1870, la Revue publie ses premiers vers : les Etrennes des Orphelins.
Arrive alors de Paris un nouveau professeur de rhétorique, Georges Izambard, lui-même poète. Celui-ci va se prendre d'affection pour Arthur et faire son bonheur en lui laissant l'accès à sa bibliothèque personnelle, ce que Mme Rimbaud apprécie peu car elle pense que la lecture de certains ouvrages peut pervertir son fils.
Le 24 mai 1870, dans l'espoir d'être publié dans le Parnasse contemporain, Arthur envoie à Théodore de Banville : Sensation, Ophélie et Credo in Unam (première version de Soleil et Chair), puis l'année suivante Ce qu'on dit au poète à propos de fleurs. Ces échecs ne le découragent pas.


En juillet, la France entre en guerre avec la Prusse. Tout se désorganise. Izambard part à Douai, en laissant l'accès de sa bibliothèque à Arthur. Celui-ci tourne en rond et s'ennuie ferme : "Ma ville est supérieurement idiote entre toutes les petites villes de province" lui écrira t-il.
Le 29 août, il fait sa première fugue à Paris, via Charleroi. Son billet n'étant pas valable jusqu'au bout, il est incarcéré à Mazas. Sur l'intervention d'Izambard, il est relâché et s'en va passer une quinzaine de jours à Douai, chez les vieilles tantes de celui-ci, les demoiselles Gindre.
Le retour à la maison n'est pas très chaleureux. Aussi, Le 7 octobre, Arthur s'enfuit à nouveau, pour la Belgique (Charleroi) puis Bruxelles, avant de revenir chez les demoiselles Gindre à Douai. Là, il recopie ses poèmes et les envoie à Paul Demeny, jeune poète que lui a présenté Izambard.
Le 1er novembre, sa mère le fait ramener à domicile par la police. Les locaux du collège ayant été réquisitionnés pour servir d'hôpital, les cours ne reprennent pas. Aussi Arthur va se mettre à fréquenter beaucoup la bibliothèque de Charleville.
Le 25 février 1871, il refait une fugue, pour Paris, en train cette fois. Complètement fauché, il erre pendant quinze jours et finit par rentrer à pied à Charleville le 10 mars.

Quand la Commune éclate à Paris le 18 mars, il est de tout coeur avec les insurgés. Il exprime ses sentiments communards dans Chant de Guerre Parisien, Les Mains de Jeanne-Marie, Paris se repeuple. Il est en pleine révolte, il devient anarchiste, violent, commence à boire et s'amuse à scandaliser par sa tenue. C'est le dérèglement de tous les sens, qu'il expose à ses amis Izambard et Demeny, dans deux lettres dites "du Voyant". Il demande d'ailleurs à Demeny de détruire les poèmes qu'il lui a précédemment envoyés, les jugeant dépassés. Celui-ci heureusement n'en fera rien.

Arthur en 1871. Dessin de Delahaye
  Fin août, il écrit à Verlaine et lui envoie des poésies. Séduit, celui-ci l'invite à le rejoindre à Paris : "Venez, chère grande âme, on vous appelle, on vous attend ". A la mi-septembre, Rimbaud part à Paris avec son poème le Bateau ivre.
Verlaine est marié à une riche fille de bourgeois, Mathilde Mauté de Fleurville, et vit chez ses beaux-parents. L'arrivée d' Arthur fait scandale dans la famille, de par sa tenue grossière, débraillée et insultante. Il se rend tellement indésirable, qu'il finit par être logé par les différents amis de Verlaine. Celui-ci se remet à boire et passe le plus clair de son temps à traîner avec Rimbaud. Ils fréquentent le cercle des poètes Zutistes (ou zutiques), fondé par Charles Cros, qui se réunit à L'Hôtel des Etrangers, boulevard Saint-Michel, et collaborent à l'Album collectif du groupe. Ernest Cabaner, le barman, apprend à Arthur les rudiments du piano selon la méthode du chromatisme musical, coloriant les notes et leur attribuant le son d'une voyelle (voir les explications sous le poème Voyelles). Rimbaud a été son assistant au club pendant quelques mois, ce qui lui permettait de dormir sur place. Mais avec son attitude maussade et hargneuse, ne ménageant personne, Arthur se fait rapidement mal voir.


Verlaine l'entretient. Leur liaison fait scandale. Ils mènent une vie dissolue et hantent les cafés, se saoulant à l'absinthe. Victime de violences conjugales, Mathilde finit par s'enfuir avec son fils.
En mars, Verlaine ayant promis de rompre avec Rimbaud rentré à Charleville, elle accepte de reprendre la vie commune. De retour à Paris en mai, déçu par son expérience parisienne et par l'attitude de Verlaine qui préfère sa vie de bon père de famille, Arthur est décidé à voyager avec ou sans lui. Il le contacte et arrive à le convaincre de partir. Tous les deux s'enfuient à Bruxelles au mois de juillet 1872. Voulant ramener son mari à la maison, Mathilde part les rejoindre avec sa mère. Abandonnée dans la gare à la frontière par son mari qui préfère suivre Rimbaud, elle rentre à Paris et demande la séparation de corps et de b

Verlaine et Rimbaud à Londres
(sept-déc 1872)
Dessin de Félix Régamey.
Début septembre, d'Ostende ils partent pour Londres. Ils voient la mer pour la première fois. Arrivés, ils prennent contact avec les communards exilés, comme Eugène Vermersh et Félix Regamey. Ceux-ci les aident à s'installer près de Soho, 34 Howland Street. Enthousiasmé par la ville, Rimbaud compose une partie des Illuminations et Verlaine écrit les Romances sans Paroles. Mais harcelé par les papiers des huissiers au sujet de la demande en séparation de sa femme qui s'appuie sur ses crises de violence dues à l'alcool et sur son étrange conduite à Bruxelles, Verlaine perd courage et se lamente, accablé de remords. Sur les conseils de sa mère, Rimbaud rentre à Charleville en décembre. Il y reste trois semaines. Dépressif et malade, Verlaine lance un appel désespéré. Arthur et la mère de Verlaine accourent à son chevet. La vie reprend entre promenades, lectures et études.
Ils quittent Londres le 4 avril. Verlaine part pour Namur, toujours obsédé par l'idée de se réconcilier avec sa femme. Mais elle refuse tout contact. Resté seul, Arthur rentre à Roche le 11 avril et commence à rédiger un Livre Païen, ou Livre Nègre, qui deviendra Une Saison en Enfer
.
Début juillet, il accepte de retourner à Londres avec Verlaine, via Liège et Anvers. Ils sont logés 8 Great College street, dans Camden Town. Ils perfectionnent leur anglais et donnent des cours de français. Leur liaison d'une étrange nature commence à être connue dans le milieu communard de Londres qui les exclut. Elle est mentionnée dans les rapports des indicateurs de police qui infiltrent le groupe des exilés. Verlaine sent sa réputation perdue et entrevoit l'échec du procès en séparation d'avec sa femme si la rumeur arrive jusqu'à Paris. Alors il se remet à boire. Arthur devient insupportable. Le couple infernal se bat de plus en plus souvent à coups de poings et de couteaux. A la suite d'une violente dispute, Verlaine quitte Rimbaud et se réfugie à Bruxelles, dans l'espoir d'y faire venir sa femme pour une réconciliation. Très exalté, il parle de suicide dans ses lettres. Sa mère le rejoint et il envoie un télégramme à Arthur lui disant de venir aussi.

Le 10 juillet, voyant que Rimbaud veut absolument repartir pour Paris, Verlaine tire sur lui deux coups de revolver, dont l'un l'atteindra au poignet. Soigné à l'hôpital Saint-Jean, Arthur se dirige ensuite vers la gare. Verlaine le menaçant à nouveau, il prend peur et fait intervenir un agent de police. Verlaine est conduit au poste de police et transféré le lendemain à la prison des Petites-Carmes. Il subit un examen médico-légal qui conclut à des pratiques homosexuelles. Le 8 Août, il condamné à deux ans de prison et 200F d'amende par le tribunal correctionnel de Bruxelles pour coups et blessures, malgré la déposition de Rimbaud en sa faveur. Celui-ci a été hospitalisé pour qu'on lui retire
la balle.






Le 20 juillet, après avoir signé la veille un acte de renonciation à sa plainte, Arthur, désespéré, rentre à Roche et s'enferme dans le grenier pour terminer une Saison en Enfer.

En Août, il apporte le manuscrit à un imprimeur de Bruxelles. Le 22 octobre, n'ayant pu le payer, il retire quelques exemplaires d'auteur qu'il distribue à de rares amis, et abandonne l'édition de son livre. Il en dépose un en prison pour Verlaine. Mais il ne rencontre qu'hostilité, on lui reproche la déchéance de celui-ci.

En mars 1874, il repart à Londres avec Germain Nouveau, autre poète, qui l'aide à recopier les Illuminations. Ils s'installent 178 Stamford Street et donnent des leçons de français. Germain Nouveau s'en retourne à Paris au mois de juin, probablement pour échapper à la réputation sulfureuse d'Arthur qui pouvait nuire à sa jeune carrière prometteuse. Déprimé, Arthur écrit à sa famille et reçoit la visite de sa mère et de sa soeur Vitalie en juillet. Le 31, il quitte Londres pour un emploi à Scarborough. Il revient à Charleville fin décembre.
Jusqu'en 1879, il va errer, le plus souvent à pied, dans toute l'Europe.
Arthur en septembre-octobre 1871.
2ème photographie de Carjat.
 

Le 13 février 1875, il part pour Stuttgart, en tant que précepteur, après avoir étudié l'allemand quelques semaines. Le 2 mars, il y est rejoint par Verlaine qui vient de sortir de prison et qui est en pleine crise d'exaltation religieuse.
"Verlaine est arrivé ici l'autre jour, un chapelet aux pinces" écrit-il à Delahaye le 5 mars. "Trois heures après, on avait renié son dieu et fait saigné les 98 plaies de N.S. Il est resté deux jours et demi fort raisonnable et sur ma remonstration s'en est retourné à Paris".

Rimbaud lui confie le manuscrit des Illuminations pour le faire éditer. Ils ne se reverront jamais plus. Arthur se trouve à cours d'argent et demande une aide financière à Verlaine par courrier. Celui-ci refuse catégoriquement. Arthur lui répond par une lettre d'injures et cesse toute correspondance avec lui. Verlaine continuera pourtant à s'intéresser au sort de son ami, envoyant des courriers restés sans réponse et recevant des nouvelles par l'intermédiaire de Delahaye ou Nouveau, leurs amis communs.

Début mai, Arthur quitte Stuttgart pour l'Italie, à pied. Epuisé, il tombe malade et passe un mois à Milan chez une veuve, et repart en juin vers le sud. Victime d'une insolation, il est rapatrié à Marseille par le consul de France à Livourne.
De là, il regagne Paris, où il travaille comme répétiteur, puis revient à Charleville début octobre. Il passe l'hiver à étudier les langues, notamment le russe et l'arabe, puis se passionne pour la musique, et le piano.
Le 18 décembre, Vitalie, sa soeur préférée meurt d'une synovite tuberculeuse. Très affecté, il se rase la tête en signe de deuil.


Au printemps 1876, il se met en route pour Vienne et à peine arrivé, est dévalisé par un cocher. Sans le sou, il est reconduit à la frontière par la police et revient à pied à Charleville.


Rimbaud détroussé à Vienne, dessin de Paul Verlaine.
Collection Musée Rimbaud, Charleville.

C'est pas injuss' d'se voir dans un' pareill' situate ?
Et pas la queu' d'un pauv' Keretzer sous la patte !
J'arrive à Vienne avec les meyeurs intentions
(sans compter que j'compt' sur des brevets d'invention).
En arrêvant j'me coll' quequ'Fanta comm' de jusse.
Bon ! V'la qu'un cocher d'fiac m'vol tout, c'est pas injusse ?
Voui, m'fait tout jusqu'à ma limace et mon grimpant
Et m'plant' là dans Strass' par un froid pas foutant.
Non ! vrai, pour un début en v'la-t-y un d'triomphe !

Ah ! la sal' bête ! Encor plus pir' que la daromphe !
F. Cée
En marge : L'accent parisiano-ardennais desideratur.


En mai, il traverse la Belgique et va s'enrôler dans l'armée coloniale hollandaise. Arrivé à Batavia en juillet, il déserte 3 semaines plus tard et revient en Europe sur un bateau écossais.
De retour à Charleville en décembre, il y passe l'hiver, puis repart vers le nord : Cologne, Brême. On le retrouve travaillant comme interprète dans un cirque en tournée au Danemark et en Norvège. Il essaie de s'engager dans la marine américaine.


A l'automne, il passe par Charleville et va s'embarquer à Marseille pour Alexandrie, mais malade, il est évacué à l'hôpital. Après un mois passé à Rome, il retourne à Charleville.

En 1878, il est vu à Paris au moment de Pâques, puis aide sa famille aux travaux de la ferme, durant l'été.
En octobre, il repart à pied, traverse le Saint-Gothard dans la neige, et de Gênes, prend le bateau pour Alexandrie.
Le 16 décembre, il est à Chypre, chef d'équipe dans une carrière de pierre à Lanarka. Six mois plus tard, atteint de typhoïde, il revient se faire soigner à Roche.
A l'automne 1879, faux départ. A Marseille, fiévreux, il rebrousse chemin et retourne à Roche.
Delahaye, qui lui rend visite, raconte :
"Je ne reconnus d'abord que ses yeux si extraordinairement beaux ! - à l'iris bleu clair entouré d'un anneau plus foncé, couleur pervenche. Les joues, autrefois rondes, s'étaient creusées, équarries, durcies. La fraîche carnation d'enfant anglais qu'il conserva longtemps avait fait place dans cet intervalle de deux années au teint sombre d'un Kabyle, et sur cette peau brune frisottait, nouveauté qui m'égaya, une barbe blond-fauve qui s'était fait attendre - il allait avoir vingt-cinq ans - comme il arrive, croit-on, aux gens de forte race. Autre signe de pleine virilité physique, sa voix perdant le timbre nerveux, quelque peu enfantin, que j'avais connu jusqu'alors, était devenue grave, profonde, imprégnée d'énergie calme."[...]
"Le soir, après dîner, je me risquais à lui demander s'il pensait toujours... à la littérature. Il eut alors, en secouant la tête, un petit rire mi-amusé, mi-agacé, comme si je lui eusse dit : "Est-ce que tu joues encore au cerceau ?" et répondit simplement : "Je ne m'occupe plus de çà".

Cet hiver dans les Ardennes lui est très pénible, il ne supporte plus le froid.

En mars 1880, il regagne Chypre où il surveille la construction de la résidence du gouverneur. Puis il travaille dans une autre carrière de pierre.
Au début août, il arrive à Aden et signe un contrat avec l'agence d'import-export Bardey et Cie.
Il est chef de l'atelier de tri du café. Trois mois plus tard, il est affecté à la nouvelle succursale de Bardey, à Harar, en Abyssinie.
En mai 1881, il contracte la syphilis. Alfred Bardey, qui est venu visiter la nouvelle agence, l'aide à se soigner.
Pendant dix ans, il va circuler entre Aden et Harar, faire du commerce, sillonner le pays à pied, à cheval, seul ou avec des caravanes. Il parle l'arabe et apprend les langues locales. Il se fond dans la population.
Il trouve Aden affreux, c'est un roc sans un brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne : on boit de l'eau de mer distillée. La chaleur y est excessive et tout est très cher. Par contre, il est beaucoup mieux au Harar où il y a bien plus d'air et de verdure.
la malle de Rimbaud


"Ceci est seulement pour rappeler
ma figure et vous donner une idée
des paysages d'ici".
Isolé, il renoue avec sa famille, son seul point d'attache en Europe. La majeure partie de ses lettres s'adresse à sa mère et à sa soeur. Il leur confie une partie de ses économies. Il a des projets : nouveaux comptoirs, expéditions, écrire un ouvrage sur le Harar ou le pays Gallas. Il commande un appareil photo. Il lit beaucoup d'ouvrages techniques et s'intéresse au Coran.

Mais il s'ennuie : "[...] Pour moi, je regrette de ne pas être marié et avoir une famille. Mais à présent je suis condamné à errer, attaché à une entreprise lointaine, et tous les jours je perds le goût pour le climat et les manières de vivre, et même la langue de l'Europe. Hélas ! à quoi servent ces allées et venues, et ces fatigues et ces aventures chez des races étranges, et ces langues dont on se remplit la mémoire, et ces peines sans nom, si je ne dois pas un jour, après quelques années, pouvoir me reposer dans un endroit qui me plaise à peu près, et trouver une famille, et avoir au moins un fils que je passe le reste de ma vie à élever à mon idée, à orner et à armer de l'instruction la plus complète possible qu'on puisse atteindre à cette époque, et que je voie devenir ingénieur renommé, un homme puissant et riche par la science ? Mais qui sait combien peuvent durer mes jours dans ces montagnes-ci ? Et je puis disparaître au milieu de ces peuplades, sans que la nouvelle en ressorte jamais [...]"

Lettre à sa famille, du 6 mai 1883


En février 1884, La Société de Géographie publie dans son bulletin le rapport écrit par Rimbaud à l'intention d'Alfred Bardey sur le pays d'Ogadine où il a organisé plusieurs expéditions.
La société qui l'emploie ayant fait faillite, il ferme l'agence du Harar et revient à Aden en avril 1884, accompagné d'une Abyssinienne avec qui il vit pendant deux ans.
Puis il quitte l'agence Bardey et décide de se lancer dans le trafic d'armes, en livrant des fusils à Menelik, roi du Choa, en guerre contre l'Empereur Jean d'Abyssinie. Cette entreprise va le mobiliser d'octobre 1885 à juillet 1887, et s'avérer désastreuse. Ses associés Pierre Lebatut et Paul Soleillet meurent. Le premier d'un cancer de la gorge, le second d'une congestion en pleine rue d'Aden. Il part donc seul avec la caravane. La livraison étant arrivée trop tard, il est obligé de brader les prix et de régler les dettes de Lebatut.
Pendant ce temps, à Paris, on commence à parler de lui. Verlaine a publié les Poètes Maudits, avec un chapitre sur l'homme aux semelles de vent, et au début de l'été 1886, les Illuminations paraissent dans la revue la Vogue.

Fin juillet 1887, il va se reposer quelques semaines au Caire, emmenant avec lui son jeune serviteur Djami Wadaï. Un quotidien de là-bas, le "Bosphore Egyptien", publie les notes qu'il a prises durant son expédition au Choa. Le 8 octobre, il est de retour à Aden.

En mars 1888, il installe une nouvelle agence commerciale à Harar, en association avec César Tian, un négociant d'Aden. Il est devenu boutiquier, vend de la quincaillerie, fait du troc. Et s'ennuie toujours. Son meilleur ami est Alfred Ilg, ingénieur suisse, qui deviendra le Premier Ministre de Menelik.
En France, des articles paraissent à son sujet, des poèmes sont publiés, il commence à être connu et suscite la curiosité. Arthur l'apprend par la lettre qu'il reçoit d'un ancien camarade de collège, Paul Bourde. Il la conservera précieusement.


D'après les divers témoignages des gens qui l'ont connu en Afrique, c'était un homme taciturne, renfermé, insociable. Commerçant et comptable honnête, scrupuleux et méthodique, exigeant envers les autres comme pour lui-même, menant une vie très simple, presque d'ascète, aimant faire le bien autour de lui en aidant les plus défavorisés, pince-sans-rire à l'humour mordant, mais au caractère inconstant, irritable, grincheux et geignard dans ses mauvais jours.

En février 1891, une douleur au genou droit commence à l'empêcher de marcher. L'état de sa jambe ne faisant qu'empirer, il ferme l'agence. Faisant construire une civièrerecouverte d'une toile, il se fait transporter à dos d'homme. La traversée des 300 km de désert jusqu'au port de Zeïlah est un véritable supplice.
A Aden, le médecin de l'hôpital européen diagnostique une synovite, à un stade si avancé que l'amputation est nécessaire. Du fait de l'état d'épuisement et de sous-alimentation d'Arthur, la synovite va rapidement dégénérer en tumeur cancéreuse (carcinome). C'est aussi, héréditairement, le point faible de tous les enfants Rimbaud, puisque c'est une synovite compliquée de tuberculose qui a déjà emporté Vitalie, la jeune soeur d'Arthur, et qu'Isabelle mourra d'une affection similaire en 1922.

Il trouve la force de liquider ses affaires, et le 9 mai, reprend le bateau pour la France. Le 27 mai, il est amputé de la jambe droite à l'hôpital de la Conception à Marseille. Sa mère le rejoint, puis repart. Arthur est désespéré de ce départ trop brutal et ne lui pardonnera pas.
Il tente de réapprendre à marcher avec des béquilles, puis une jambe de bois. Pour ce grand marcheur, c'est une pénitence sans fin. Sa soeur devient la seule confidente de son désespoir :

"[...] Je recommence donc à béquiller. Quel ennui, quelle fatigue quelle tristesse en pensant à tous mes anciens voyages, et comme j'étais actif il y a seulement 5 mois ! Où sont les courses à travers les monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? Et à présent l'existence de cul-de-jatte. Car je commence à comprendre que les béquilles, jambes de bois et jambes mécaniques sont un tas de blagues et qu'on arrive avec tout cela qu'à se traîner misérablement sans pouvoir jamais rien faire. Et moi qui justement avait décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir ! Ma vie est passée, je ne suis qu'un tronçon immobile [...]"

Lettre à sa soeur Isabelle, du 10 juillet 1891
Le 23 juillet, il retourne à Roche en wagon spécial, soigné par sa soeur Isabelle. Un mois plus tard, il repart à Marseille avec elle en pensant être mieux soigné. A sa descente du train il est transporté à l'hôpital. Le cancer s'est généralisé. Son état ne faisant qu'empirer, il commence à délirer. Paniqué, il demande à retourner à Harar et réclame Djami, son jeune serviteur resté là-bas.
Il meurt le 10 novembre 1891, à l'âge de 37 ans. Il est enterré à Charleville.
"[...] Mais pour vivre toujours au même lieu, je trouverai toujours cela très malheureux. Enfin, le plus probable, c'est qu'on va plutôt où l'on ne veut pas, et que l'on fait plutôt ce qu'on ne voudrait pas faire, et qu'on vit et décède tout autrement qu'on ne le voudrait jamais, sans espoir d'aucune espèce de compensation [...]"

Lettre à sa famille du 15 janvier 1885.


Isabelle a décidé de réhabiliter son frère et raconte qu'il est mort en bon chrétien. Respectant ses dernières volontés, elle s'acquitte du legs de 750 thalaris fait à Djami. Décédé lui aussi, la donation ira à ses héritiers.
Elle va s'employer, avec l'aide de son mari Paterne Berrichon (pseudonyme de Pierre-Eugène Dufour), grand admirateur de Rimbaud qu'elle épousera en 1897 après une longue correspondance, à faire publier l'oeuvre d'Arthur et des souvenirs biographiques.

Il reste de grandes incertitudes sur certaines parties de son oeuvre, les poèmes ayant été la plupart du temps écrits sur des feuilles volantes, exception faite des feuillets confiés à Demeny, où Arthur avait recopié ses premières poésies quand il était à Douai, en octobre 1870.
Coexistent également plusieurs versions de certains poèmes, dans les lettres qu'il a écrites à ses amis, sans qu'on sache vraiment quelle est la version définitive. Certains, dont fait mention Verlaine dans ses écrits, sont perdus ou ont été détruits.


A Arthur Rimbaud

MORTEL, ange ET démon, autant dire : Rimbaud,
Tu mérites la prime place en ce mien livre,
Bien que tel beau grimaud t'ait traité de ribaud
Imberbe, et de monstre en herbe, et de potache ivre.

La prime place encore au temple de Mémoire
Tous les flots de l'encens, tous les accords du luth !
Et ton nom resplendissant chantera dans la gloire,
Parce que tu m'aimas ainsi qu'il le fallut.

Les femmes te verront grand jeune homme très fort,
Très beau d'une beauté paysanne et rusée,
Avec une attitude indolemment osée ;


L'histoire t'a sculpté triomphant de la mort,
Poète tout puissant et vainqueur de la vie,
Tes pieds blancs posés sur les têtes de L'Envie.


Paul Verlaine


- Tel que publié la première fois dans la revue
"Le Chat Noir" le 24 août 1899.
- Biographie par Catherine.

Source : http://www.mag4.net/Rimbaud/Biographie1.html
Publicité

Publié dans Biographie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article